Messi
Dernière mise à jour : 10 août

Je l’entends arriver avec sa maman. Ils s’asseyent à un coin de table, discutent un moment. Le garçon enlève ses sandales à scratchs et court pieds nus en direction du toboggan.
La maman ouvre un livre et le regarde de temps en temps. Elle porte une longue robe à fleurs et des chaussures dorées.
A côté de moi, mon papa se relève, allume une cigarette et se rallonge sur notre couverture. Il fume couché sur le dos, à moitié endormi, le regard perdu vers les branches d’arbres au-dessus de nous. Ma maman sort un sachet de bonbons d’un de ses sacs. Des bonbons Coca-Cola, mes préférés. Ma grande sœur et moi sautons de joie.
Nous sommes en Suisse depuis trois jours. On dort dans notre caravane. La journée, on la passe ici, à l’ombre du même arbre, sur notre couverture bleue. En haut d'une colline de cette place de jeux.
Le garçon d’avant retourne vers sa mère. Il sort de son sac à dos une voiture télécommandée jaune et noire, avec de grosses roues rouges. La voiture remue le gravier, d’un côté à l’autre de la place. Ma maman scrolle sur son téléphone. Ma sœur rêvasse. Moi, je dessine des joueurs de foot sur des petites feuilles avec mes nouveaux crayons de couleur.
Après un moment, le garçon range la voiture et grimpe jusqu’à nous. Il commence à tourner une manivelle. De l’eau coule sur une poutre en bois. Une flaque grise apparaît en bas. Je le vois enfin de près. Des mèches blondes sortent de sa casquette Pat’Patrouille. Il porte un t-shirt Mickey, un short vert.
D’un coup, ma grande sœur s’assied et lui crie dessus : « T’as pas le droit de tourner la manivelle, dégage ! » Rebecca crie souvent. Quand il y a trop de bruit. Trop de gens. Ou quand mon papa finit le sachet de bonbons avant elle. Quand elle se met en colère, on ne sait jamais quand ça va s’arrêter.
Le garçon reste d’abord à la regarder, la main immobile sur la manivelle. Sa lèvre inférieure commence à trembler. Ma maman lève les yeux de son téléphone. Elle dit quelque chose comme « désolée » et essaie de calmer Rebecca. Mais le garçon est déjà parti.
Arrivé vers sa mère, il pleure tout à coup très fort. Elle lui demande plusieurs fois de répéter ce qui se passe. Après un moment, elle lève les yeux vers notre arbre. Je baisse la tête et serre mon crayon. Je colorie, dépasse, essaie de redessiner la tête du joueur.
Elle se lève et vient vers nous. Son fils lui tient la main. Elle nous observe et semble réfléchir à ce qu’elle va dire. Mon papa se redresse sur un coude, ma maman sourit beaucoup.
La dame demande si le bruit de la manivelle nous « importune ». Mon papa dit : « Non non, il peut jouer ». Ma maman sourit toujours. Rebecca dit : « C’était une blague » et lui sourit aussi. Derrière nous, on entend une alarme. Les barrières du métro se baissent, les wagons passent à toute vitesse. Le bruit nous empêche de parler.
Je me lève et dis au garçon que, s’il veut, il peut rester jouer ici avec moi. Je lui montre mes petites feuilles blanches et mes nouveaux crayons. Je lui explique que je dessine des cartes Panini.
Mon papa demande à la maman l’âge du garçon. Elle dit : « Cinq ans et demi. » Il répond : « Abel a six ans. Cinq ans et demi, six ans, c’est la même chose. » Quand il sourit, on voit qu’il lui manque les deux dents de devant, comme à Rebecca. La dame sourit aussi, avec des dents très blanches. Elle se penche vers son fils et lui demande s’il est d’accord de rester. Le garçon me dit son prénom et s’assied en face de moi.
J’aligne mes crayons de couleur devant lui et lui donne un tas de feuilles. Je lui montre mon dessin en cours. Celui de Mbappé. Lui veut dessiner Messi. Il me dit : « Tu sais qu’il a gagné huit ballons d’or, Messi ? »
Il dessine le maillot de foot, écrit le chiffre 10 et la lettre M. Il fonce d’un coup avec sa carte vers sa mère. Elle pousse comme un petit cri, pour le féliciter. Il lui demande de finir d’écrire « Messi » et lui tend l’un de mes crayons. Elle le fait et lui donne un bisou.
Je suis arrivé à leur hauteur à ce moment-là. Avec mon dessin de Mbappé et mon crayon dans les mains. Je croyais qu’il allait partir et j’ai couru sans réfléchir. On a dessiné un moment à côté de sa maman, mais le soleil était trop fort, alors on est retourné sur la couverture.
Je prends le sachet de bonbons et lui en propose. D’un coup, il redescend. Je me lève, mais il revient déjà vers nous. Il a juste demandé l’autorisation de manger un bonbon. Je ne sais pas quoi répondre à ça, alors je ne dis rien. Il avale un bonbon et se remet à dessiner.
Un moment après, sa mère est de nouveau là. Elle nous demande encore si son fils nous dérange. Mes parents disent « non, non ». Ma sœur continue à ne rien faire sur la couverture et mes parents, à scroller sur leur téléphone. La dame pose un sachet de fruits secs vers son fils et dit : « Comme ça tu peux aussi partager. » Il ouvre le sachet et nous en propose. On refuse tous les quatre. Elle redescend lire son livre.
Le garçon n’a pas d’album Panini. Ses parents le trouvent trop petit. Je lui avoue que moi non plus, je n’en ai pas. Il me dit alors qu’il a 154 cartes Pokémon. Je lui réponds que moi, j’en ai 450. Rebecca me regarde en étirant les lèvres. J’espère qu’elle va se taire. Le garçon dit « Waouh, t’as trop de chance » et commence une carte Ronaldo.
Il observe mon nouveau dessin. J’ai dessiné l’herbe verte de la place de jeux, la terre brune en dessous et un soleil dans le ciel. Rebecca l’aide à écrire RONALDO sur le maillot qu’il a colorié, en vert et rouge.
Il dessine maintenant un croissant de lune violet et des étoiles. Il me dit que c’est pour sa maman. J’écris MAMAN sur son dessin et il court le lui amener. Il reçoit un nouveau bisou. Là, elle lui dit qu’ils vont bientôt partir. Mon papa me jette un oeil depuis ses coussins. Je baisse la tête et continue de colorier l’herbe en vert.
Plus tard, quand la dame revient chercher son fils, elle demande si nous sommes en vacances. Mon papa répond sans répondre. Il explique qu’on vient de Strasbourg. Moi, ça m’étonne toujours d’entendre le nom de cette ville. En réalité, on vient d'un peu partout. Rebecca ricane et regarde ailleurs.
Ma maman essaie de dire quelque chose à la dame, mais Rebecca lui coupe la parole. Elle dit : « Faites pas attention, on ne comprend rien quand elle parle. » Ma maman rigole en remuant ses sacs. A l’école, on nous apprend à parler comme des vrais Français. Mais ma maman reste à la maison, alors elle n’apprend pas. En Suisse aussi, elle restera à la maison.
Mon papa dit : « On sera exactement ici tous les jours jusqu'à dimanche. Il peut revenir jouer avec Abel. » Le garçon répond qu’il aimerait revenir. Sa mère hésite et finit par dire : « Peut-être samedi ? » Ils ont beaucoup de préparatifs. Ils partent en vacances dimanche.
Le garçon prend ses deux cartes Panini et ses dessins. On se dit au revoir. Il se retourne plusieurs fois pour me faire un geste de la main. Moi, je les regarde partir jusqu’à ce qu’ils disparaissent derrière un immeuble. Rebecca se couche sur le ventre et soupire. Mes parents fixent leur téléphone.
J’ajoute un petit garçon blond à mon dessin. Avec une casquette multicolore et un t-shirt Mickey. Entre l’herbe et le soleil.



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